Centre de Recherche sur le Poétiques du XIXe siècle

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Séminaire Littérature et Valeurs

Séminaire théorique du CRP19 Théories et poétiques de la littérature du XIXe siècle Première période : « Littérature et valeurs » La première séance est prévue le 23 octobre 2020 à la Maison de la recherche de Paris-Sorbonne nouvelle. On y entendra deux présentations de recherches en cours : Éléonore Reverzy (CRP 19, Sorbonne nouvelle) : « Éthique et esthétique du témoignage littéraire. Réflexions préparatoires ». Paolo Tortonese (CRP 19, Sorbonne nouvelle) : « L'ambiguïté axiologique »

Séminaire théorique du CRP19
Théories et poétiques de la littérature du XIXe siècle
Première période : « Littérature et valeurs »

Le CRP 19 souhaite élaborer une réflexion collective autour de la notion de valeur(s) dans le domaine littéraire et permettre aux chercheurs de venir présenter leurs travaux en cours, renouvelant la lecture de tels ou tels auteur, œuvre ou aspect de la littérature tout en explicitant le point de vue critique qui est le leur et le ou les systèmes de « valeurs » qu’ils adoptent. Dans la lignée de colloques qui ont porté sur la représentation du bien et posé la question de l’édification et du scandale (en 2015) et de « la morale en action » (en 2018) dans la littérature du XIXe siècle, il s’agira à la fois d’analyser une poétique des valeurs et une éthique de l’écriture – dont la posture de l’écrivain pourrait être porteuse – sans délaisser la production de valeurs par l’œuvre elle-même et par sa réception. La lecture, ou plutôt les lectures, contribuant chaque fois à redéfinir et à réévaluer la valeur d’une œuvre, et les valeurs qu’elle transmet ou transforme. Comme l’a montré récemment Jean-Louis Cabanès dans son ouvrage La Fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle (paru en 2017), l’œuvre littéraire s’appuie sur des valeurs, les dispense, les met en cause, les entrecroise, mais elle construit et transmet également ses propres valeurs, qui sont peut-être aussi et surtout celles des différents lecteurs qui la lisent et relisent au fil du temps. Source de l’œuvre, la valeur en constitue également l’effet et elle est toujours susceptible d’être redéfinie et réévaluée.
Si au XXe siècle, le formalisme et le structuralisme ont cherché à évacuer la question des valeurs en jeu dans les textes littéraires, en enterrant notamment la personne de l’auteur, dont il semblait vain et réducteur d’exhumer les intentions posthumes, pour mieux faire advenir un lecteur plus réceptif aux formes qu’aux significations du texte littéraire, le vent a tourné depuis quelques années et « la conception de l’œuvre comme agencement de formes ne répondant qu’à ses propres lois est dénoncée pour avoir nié ce qui ferait la chair de la littérature : son rapport à la vie et sa capacité à produire des émotions » (Jouve, 2014). Les valeurs d’une œuvre littéraire peuvent y être thématisées de façon multiple et variée : le personnage est sujet d’une expérience morale qui est relatée par la narration (il doit faire un choix ou il a fait un mauvais choix ; il est aboulique ou hésitant ; il est criminel et veut réparer ou échapper aux poursuites) ; le roman sandien repose ainsi volontiers sur la représentation d’hommes et de femmes de bien, des simples ou des sages, descendantes des héroïnes cornéliennes ; dans le cadre de la littérature pour la jeunesse, le récit court se veut leçon, tout comme dans le récit de cas clinique qui, à l’abri du discours scientifique, dispense une hygiène de vie qui est aussi une morale. Thomas Pavel a consacré un ouvrage, La Pensée du roman (2003), à la manière dont le genre romanesque pose un questionnement fondamental sur des rapports entre « les individus, les idéaux et les normes censées guider leurs vies » (p. 51).
Ces rapides remarques engagent des réflexions tant sur la poétique que sur les buts poursuivis par les auteurs, mais aussi sur les circuits de diffusion et de commercialisation des œuvres. Ainsi un livre paru chez Mame ou chez Hetzel suppose nécessairement le déploiement d’une morale qu’elle soit religieuse ou laïque et moralise toute œuvre qui paraît sous un tel label. L’édition, volontiers illustrée, chez de tels éditeurs pédagogues implique aussi une relation texte-image qui participe à l’efficace transmission du message – a priori du moins. On pourra ainsi s’intéresser au paratexte de l’œuvre comme à ses supports. Par ailleurs, il va de soi qu’on ne lit pas un roman, fût-il expérimental, comme on lit un traité médical. Si les valeurs qu’illustrent les textes savants et les textes littéraires peuvent se rencontrer, leur inscription dans l’œuvre ne relève à l’évidence pas de la même visée. Cette question du but poursuivi par l’auteur est capitale : un écrivain pédagogue (Hugo, Sand), un romancier ou un dramaturge casuiste qui voit dans les formes narratives ou théâtrales d’inlassables combinaisons, celui qui veut « tout dire » (Zola), « démonter la machine humaine » (Zola toujours), « faire beau » et ouvrir le lecteur sur le rêve (Flaubert), un auteur catholique qui invective son siècle et/ou prêche, de façon plus ou moins orthodoxe ou suspecte (Barbey, Huysmans, Bloy), un immoraliste qui défend une morale nietzschéenne et troublante (Gide)… Capitale, la question des intentions de l’auteur n’est toutefois pas suffisante. Car s’il offre des modèles de vie, l’auteur n’est bien sûr jamais certain d’être entendu. Ses bonnes intentions peuvent en outre être plus troubles qu’il ne le voudrait et, du reste, comme chacun le sait, l’enfer en est pavé.
Mais au-delà de la seule question morale, réfléchir aux valeurs véhiculées ou mises à mal par une œuvre littéraire, romanesque, théâtrale ou poétique, implique d’en interroger les significations de tous ordres : ces valeurs peuvent être morales et éthiques bien sûr, mais aussi religieuses, politiques et sociales, intellectuelles et scientifiques, artistiques et esthétiques, économiques, raciales, sexuelles, etc. Si une œuvre du passé continue d’intéresser la postérité (ou, sortant de l’oubli, si elle se met tardivement à lui plaire, ou à lui déplaire), c’est qu’elle conforte ou heurte les valeurs de ses lecteurs, d’une manière différente selon chaque époque.
Outre la dimension thétique de l’œuvre, revendiquée ou au contraire écartée et tournée en dérision par l’auteur ou par le lecteur, il convient de poser également la question de sa valeur. Dans l’ouvrage précité, Cabanès propose le poncif comme critérium de la valeur d’une œuvre : on distinguerait la grande œuvre de l’œuvre mineure selon sa capacité à se dégager des poncifs ou plutôt à les renouveler (selon le mot de Baudelaire : « Créer un poncif, c’est le génie »). Ainsi, la littérature, qu’on qualifia longtemps de populaire, aime les stéréotypes, tout comme le théâtre recourt aux emplois. Or il est admis que cette littérature populaire a produit des chefs-d’œuvre. Ne faudrait-il pas se mettre en quête d’autres critères pour déterminer la valeur d’une œuvre littéraire ? On allongerait alors la liste du manichéisme, de la mécanique rhétorique de l’œuvre à thèse (roman, poème ou pièce de théâtre), du choix de la vue courte et de la visée immédiate auquel on opposerait facilement les écrivains qui, comme Stendhal, mettaient « un billet à la loterie : être lu en 1930 ».
La réception toujours renouvelée des œuvres littéraires contribue en définitive à de larges redéfinitions et réévaluations de la valeur des œuvres et de leurs auteurs, comme en témoigne par exemple la redécouverte de nombreuses œuvres de femmes, oubliées ou négligées, qui se font progressivement une place dans les nouvelles histoires littéraires.
Ce séminaire aimerait, au sein de la recherche universitaire à Paris, engager une réflexion théorique sur l’étude du XIXe siècle sous forme de séances bi-annuelles, où seraient présentés des travaux en cours, leurs méthodes et leurs résultats, la façon dont ils interrogent la valeur de l’œuvre littéraire et les différentes valeurs qui la traversent, qu’elle forge ou qu’elle renverse.